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14.01.2009  ( Auteur : Monique Cerisier-ben-Guiga )
Déclaration du Gouvernement suivie d'un débat sur la situation au Proche-Orient

Mme Monique Cerisier-ben-Guiga
Sénatrice des Français établis hors de France


Monsieur le ministre, vous avez fait état d’efforts couronnés de premiers succès sur le terrain et au Conseil de sécurité. Nous en prenons acte et nous saluons ces réussites : dans une situation aussi tragique, tout progrès, si faible soit-il, est bon à prendre.

Toutefois, je crains que vous ne vous fassiez des illusions en pensant que la France peut aujourd’hui être un arbitre respecté par les deux parties. Ce n’est pas l’avis de l’opinion publique arabe, qu’il faut d’ailleurs souvent distinguer de celui des gouvernements.

En effet, nous sommes nombreux à craindre que le manque de cohérence de la France à propos de ce conflit, surtout pendant sa présidence de l’Union européenne, ne la prive en réalité d’une part de sa crédibilité.

La présidence française a donné imprudemment une sorte de feu vert à Israël en lui faisant cadeau du rehaussement de son partenariat avec l’Union européenne sans aucune contrepartie. Mme Durrieu en parlera davantage.

De surcroît, monsieur le ministre, je le dis clairement, l’image de l’accueil trop familier, trop amical et même assez déplacé que vous avez réservé à Mme Tzipi Livni sur le perron de l’Élysée, à quelques heures du début des bombardements, risque de constituer pour vous un handicap aux yeux du peuple palestinien et dans le monde arabe. Mais je n’ajouterai pas la polémique à la guerre !

Depuis soixante ans, crise après crise, de blocus et de bouclages qui tuent à petit feu en tirs de missiles qui tuent au hasard, d’attentats suicides en bombardements massifs, la guerre n’a jamais vraiment cessé sur le sol de la Palestine.

Je me laisserai aller quelques instants à exprimer l’émotion qui nous étreint à la vue de la destruction de toute l’infrastructure civile de Gaza et des habitations, à la vue de ces blessés qui meurent malgré les soins de médecins exténués, à la pensée de ces familles exterminées, écrasées sous les ruines de leurs maisons, à l’idée de ces êtres humains brûlés vifs, coupés en deux ou mutilés par les bombes au phosphore. C’est criminel !

Il y a six mois, j’étais à Gaza. J’ai vu alors une population déjà sous-alimentée, prisonnière, devenue totalement dépendante, ou presque, de l’aide internationale. Je me remémore ces enfants mal nourris, mal vêtus, claquemurés dans la touffeur d’un logement surpeuplé, fait de parpaings et de tôles. Où sont-ils aujourd’hui, ces enfants du camp de Chifa, et dans quel état sont-ils ?

Pourtant, depuis soixante ans, Gaza n’est pas d’abord un problème humanitaire. J’y insiste : c’est un problème politique, posé par l’expulsion de centaines de milliers de Palestiniens en 1947 et en 1948, chassés de leurs villes et de leurs villages, qui ont été rasés depuis lors, et pris dans la nasse de cet oasis et de ce port, autrefois si prospères.

Au-delà de cette émotion, nous devons, pour comprendre, nous replacer dans la perspective historique afin de pouvoir penser à un jour de paix,

« Un jour de palme un jour de feuillages au front « Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront », comme le disait Aragon.

Cette guerre nous concerne au premier chef, nous Français, nous Européens. Sans les pogroms d’Odessa et d’Europe centrale, sans l’affaire Dreyfus, qui, par réaction, inspira Théodore Herzl, justement révolté, sans le génocide des Juifs commis par les nazis et trop de complices de toutes nationalités, cet État refuge qu’est Israël aurait-il été nécessaire ? Aurait-il été établi dans une région considérée à l’époque par les Européens comme une terre colonisable ? Nous avons une responsabilité historique, une dette que les Palestiniens paient aujourd’hui pour nous !

En 1948, l’ONU a créé l’État d’Israël, mais ensuite la communauté internationale n’a jamais fait respecter la contrepartie, pourtant régulièrement proclamée, de la reconnaissance des droits du peuple palestinien, expulsé et nié même dans son existence. Monsieur le ministre, des résolutions contraignantes, ce sont des résolutions assorties de sanctions, et ce pour les deux parties, pas seulement pour le Hamas !

Nous avons encore en tête les espoirs suscités par les accords d’Oslo, le principe de la terre contre la paix, la naissance de l’Autorité palestinienne et la perspective, enfin, d’une normalisation d’Israël dans son espace régional.

Cependant, nous n’avons pas voulu voir à quel point ce processus a tourné à vide après l’assassinat d’Yitzhak Rabin et combien la politique du fait accompli a pris le pas, pour Israël, sur celle de la paix négociée.

La guerre de Gaza marque la fin d’un leurre, d’un simulacre de processus de paix israélo-palestinien. Nous vivons dans l’illusion, entretenue par des rencontres internationales répétitives, que l’on s’achemine vers la solution des deux États vivant côte à côte dans des frontières sûres et reconnues.

La création d’un embryon d’État dans des frontières à négocier a réduit notre sentiment d’urgence tandis que la réanimation, à un rythme régulier, d’un processus moribond nous administrait, selon les termes de Dov Weisglass, directeur de cabinet d’Ariel Sharon, la « dose de formol », ou plutôt d’anesthésique, nécessaire.

Une visite sur place suffit à mesurer le divorce profond entre le processus de paix par lequel on nous endort et la réalité des territoires palestiniens.

En effet, la colonisation a littéralement explosé depuis la conférence d’Annapolis, coupant la Cisjordanie en trois enclaves.

La réalité de ces territoires, ce sont les obstacles à la circulation, les check-points, les bouclages inopinés et répétés, les routes de contournement et le mur de séparation qui prive la Cisjordanie de 40 % de son territoire.

La réalité, c’est une vie confinée, que fuient ceux qui le peuvent, les plus jeunes et les mieux formés, dans une hémorragie lente et volontairement provoquée.

La réalité, ce sont des institutions politiques privées de la possibilité d’offrir à la population un minimum de sécurité, de perspectives et de moyens de subsistance.

La réalité, c’est aussi aujourd’hui, après l’échec du gouvernement d’union nationale, que nous avons eu le tort de ne pas soutenir, une division politique profonde, des affrontements internes, la guerre civile.

Comment en sommes-nous arrivés là alors que les données de la solution sont connues ?

Ce qui a fait défaut, monsieur le ministre, c’est un arbitre impartial, capable de préserver la dynamique de la négociation. Les acteurs de la communauté internationale ont eu le tort de soutenir obstinément la volonté d’Israël de ne mener que des négociations bilatérales. Cette situation dure depuis seize ans, seize ans de trop !

Cela revient à laisser à la puissance occupante le soin de déterminer, et par conséquent d’imposer, les conditions de la fin de l’occupation. Il faut que cela cesse ! Dans une négociation sans terme défini, où la légalité internationale elle-même – ce fut déjà le cas à Oslo, et plus encore à Annapolis – devient objet de négociation, l’enlisement est inéluctable. Il faut sortir de cette logique.

La première urgence est bien sûr d’obtenir un cessez-le-feu. C’est pour nous une pétition de principe, mais il faut le dire.

La seconde urgence est de restaurer l’unité palestinienne, et donc d’avoir le courage de parler directement avec tous ceux qui sont représentatifs du peuple palestinien. Il y va de la survie du projet national palestinien, là est la clé de la stabilité du Proche-Orient.

Il n’y a pas d’alternative. Voulons-nous que les Palestiniens, condamnés à vivre dans des cantons atomisés, deviennent une population exsangue, radicalisée ? Serait-ce juste ? Serait-ce un gage de sécurité pour Israël et la région ? Certainement pas !

Pour que s’instaure une trêve, féconde cette fois-ci – la première a été stérile, monsieur le ministre –, il faut restaurer la crédibilité du processus politique, ouvrir enfin réellement les points de passage, faire cesser l’enfermement des Gazaouis, ainsi que des Cisjordaniens, qui eux ne lancent pourtant pas de roquettes !

Dans cette perspective, il faudra négocier avec les deux camps, qui ont chacun leurs extrémistes, racistes et violents. Il suffit, pour s’en convaincre, d’écouter M. Liberman et quelques autres, que l’on reçoit si aimablement ! Sachons négocier et parler avec tous, sans choisir entre les racistes selon leur religion et leur nationalité.


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